La nuit qui éclaire la nuit
La nuit qui éclaire la nuit (cliquez à gauche en bas si vous voulez l'entendre).
"Ça s'peut même pas" s'est écrié une fois la plus vieille de mes jeunes filles alors qu'elle écoutait cette chanson. Elle a pas tout à fait tort faut dire. Il y a là quelque chose d'illogique. Comment la nuit pourrait-elle éclairer la nuit, ou le jour obscurcir le jour? Car pas plus que le feu ne brûle le feu lorsqu'on ajoute une amulette au foyer qui nous réchauffe, on ne mouille pas d'avantage l'eau lorsqu'on ajoute de l'eau à une gourde qui en contient. Le monde physique est plutôt formel à ce sujet: les opposés interagissent entre eux parce qu'ils sont justement opposés. La matière même, en son coeur, tricoté de milliards d'atomes, semble asujetti à cette loi des opposés avec ses électrons (charge négative) et ses protons (charge positive) pour faire une histoire courte. Mais cela n'est pas exclusivement observable dans le monde physique. Il l'est aussi dans le monde des idées, le monde conceptuel où des notions comme le beau le laid, la droite la gauche (en politique), l'objectif le subjectif, le rationel l'irrationel, et bien entendu, le bien le mal, semble prédominer. En d'autres mots, résident dans les opposés la limite (absolutio) avec laquelle on peut définir le monde, circonscrire ses phénomènes et ses composantes, dont nous nous-même. Mais se pourrait-il que cette limite n'ait rien d'absolu-en-soi, qu'elle serait perçue comme telle en raison des limites imposées par nos sens? Et si cette constance qu'on rencontre dans le monde physique, biologique, psychologique, politique, moral, artistique, peu importe l'angle, (homme/femme, gauche/droite, haut/bas, bien/mal, est/ouest, vie/mort, beau/laid...) était là non pas parce que le monde est ainsi fait mais bien parce c'est ainsi que nous sommes capable de le saisir? La nuance est importante, pour ne pas dire primordiale. Ça éclaicirait ce vieux mythe du fruit de la connaissance du bien et du mal tel que relaté dans la Genèse (et j'ai bien dit mythe). En quoi devenir conscient du bien et du mal nous empêcherait-il de rester au Paradis? Car on pourrait résumer l'histoire en disant qu'Adam et Ève ne peuvent plus rester au Paradis depuis qu'ils saisissent le monde de manière duelle, c'est-à-dire depuis qu'ils savent distinguer le bien du mal; les 2 extrêmes du spectre moral. Bref, la "tache originelle" que nous rappelle fort joliement le Minuit chrétien, et sur laquelle repose toute la doctrine chrétienne, serait cette propension héritée d'Adam et Éve d'appréhender le monde sur un mode duel, d'où la nécessité d'un sauveur, d'un rédempteur. Les traditions orientales sont plus éloquentes en ce qui concerne le dualisme. On a qu'à penser au Ying et au Yang. Il y aurait effectivement malentendu quant à notre façon de percevoir le monde. L'hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme insistent beaucoup sur le caractère inséparable, non-duel de l'Ultime et comment notre vision duelle, dualiste, du monde nous trompe quant à sa nature profonde. C'est pourquoi les traditions spirituelles en Orient ont généralement un côté plus pragmatique en ce qui concerne la "question de Dieu". Différentes techniques y sont enseignées, exercices de respiration, yoga, afin de se déconditionner du dualisme sur lequel repose notre compréhension du monde et de nous-même et bypassr ainsi l'intellect, processeur dualistique par excellence. Et ce n'est pas une mince tâche. Une des difficultés majeures que l'on rencontre lorsqu'on veut s'affranchir de notre percepetion duelle est le langage. Car nous pensons en terme de mots et de phrases. Le problème, d'un point de vue non-duel, est que le langage est précisément un mode de communication dualiste. Un mode qui dès notre + jeune âge nous pousse à penser de façon duelle. Attention, il ne s'agit pas de condamner cela. Il faut garder en perspective que ce texte tente d'expliquer pourquoi les opposés se dressent devant nous comme des absolus, et comment la nuit peut en venir à éclairer la nuit. Le langage contribue donc largement à entretenir une vision dualiste du monde mais le fait que nous évoluons dans un espace/temps tel que nos sens le traduit joue aussi. Le conditionnement culturel (le langage) pourrait difficilement coller s'il n'était pas en phase avec le monde physique. Mais est-ce le langage qui donne au monde physique son caractère absolu ou plutôt l'inverse..? Je dirais que les 2 s'alimentent. Mais bon, je sens ici que je vous perds. Le problème avec ce genre de sujet c'est qu'il est difficile de faire des analogies qui vont résonner fort car une analogie fait du sens dans la mesure où elle est se connecte à quelque chose que l'on connaît déjà. Ici, bien que l'on soit au courant que l'on perçoit le monde d'une certaine façon (puisque c'est une activité à laquelle on s'adonne depuis qu'on est au monde), on est en même temps ignorant des limites de nos propres perceptions puisqu'on ne peut pas comparer avec un autre mode, à moins de travailler en ce sens (selon la manière orientale) ou que la Grâce nous tombe dessus (selon la manière chrétienne). Alors pourquoi la nuit peut-elle éclairer la nuit? La nuit qui éclaire la nuit, c'est l'expression du paradoxe qui surgit lorsqu'on perçoit le monde de manière non-duelle. Dans cette manière de voir, non seulement les opposés ne s'opposent plus, mais on est à même de réaliser qu'ils sont en réalité une seule et même chose, qui circule d'un bord comme de l'autre en empruntant différents masques lorsque l'on est incapable de reconnaître l'unicité de leur manifestation. Mais lorsqu'on en devient capable, la nuit n'est plus le contraire du jour, elle est simultannément le jour qui lui-même contient la nuit qui elle-même deviendra jour... C'est état paradoxal fait co-exister le négatif et le positif simultannément. On pourrait dire qu'il s'agit d'un état super-positif à l'intérieur duquel la danse des opposés devient possible. À noter que l'absence de jour ou la présence de nuit correspond aussi à la présence de jour ou l'absence de nuit. L'absence a donc un caractère positif de par sa présence. Un père absent a une influence majeure vous diront plusieurs psychologues... Pour dire autrement, l'absence, le négatif, le néant en tant qu'absolu ne seraient qu'une représentation de l'esprit dualiste et qui n'aurait aucune existence en soi. D'où le caractère super-positif de la nouvelle perspective. C'est pourquoi quand on voit s'annuler les opposés lorsqu'en dehors de la dualité, une joie immense envahit l'être. Car non seulement celui-ci n'est plus soumis au stress continuel des oppositions qui le tiraille jour et nuit, mais en +, le mouvement du temps cesse. Car si les opposés s'annulent, cela implique également que l'après et l'avant n'opèrent plus. Ne reste plus que le présent. Non pas le présent tel que ressenti entre l'avant et l'après, dans le mode dualiste, mais le présent vécu comme éternité, comme hors du temps, incréé. Car c'est cela l'éternité. L'éternité n'est pas une répétition qui dure très beaucoup longtemps. L'éternité, c'est un présent qui ne commence ni ne finit jamais. N'oublions que le langage étant à la base un mode de communication dualiste, il est incapable de représenter adéquatement un phénomène qui ne serait pas dualiste, un paradoxe où les oppositions ne jouent plus les unes contre les autres. Mais pour revenir à la joie, c'est ce dont traite le dernier couplet dans la chanson qui ouvre mon dernier album. La nuit qui éclaire la nuit Prend sa lumière à la joie Elle prend, se fait prendre et jouit Du feu qui t'alluma Du feu qui t'allumera Du feu qui t'allume À la lueur de ce vient d'être écrit, on comprendra mieux pourquoi les 3 temps sont déclinés dans les 3 dernières phrases. Quant à la joie, il y a certes celle qui jaillit lorsqu'on découvre en dehors de la dualité un plan non-duel, beaucoup plus vaste que celui qui nous est normalement donné de connaître. Mais il y aussi la joie inhérente au déploiement de la Nature, d'une dynamique incessante, perpétuellement en création, ne peut que déborder de félicité devant un tel spectacle, consciente d'elle-même, de sa manifestation grandiose arrachée à chaque pulsation au Néant, tel un respir qui nous ramènerait à la vie après chaque expiration, comme si le ravissement ne pouvait cesser puisque le 1000x Amazing Fantastique Immobile Perpétuel Renouveau Incréé du Forever Présent ne cesse jamais de s'étonner lui-même. Car vous l'aurez deviné, un changement de paradigme s'opère lorsqu'on passe d'un plan duel à un plan non-duel. Une transformation majeure au niveau de l'égo s'effectue. Le "je" contextuel, familial, historique, psychologique, s'efface pour faire place à une percepetion à la fois personelle et impersonelle (non-duelle), superjective dirait le philosophe André Moreau, où la sépartion entre soi, le reste et la Nature n'existe plus. On fait partie du monde tout comme le monde est également en nous. Dans cette perspective, les opposés n'étant plus, seul subsiste l'Un, superpositif immanent dont l'existence incréé suscite une joie inéteignable. Quant aux dernières paroles "C'qui est en-haut est comme en-bas", ça devrait commencer à être clair... Mais bon, ce qui est duel peut difficilemet comprendre le non-duel. Seule l'expérience ici peut témoigner. Imaginez un aveugle à qui on essayerait d'expliquer la couleur rouge. Ce ne serait que s'il recouvre la vue qu'il pourrait "comprendre" ce qu'est la couleur rouge... Ben voilà pouruoi la nuit éclaire la nuit... La logique des contraires
C'est parce que nous percevons le monde sur un mode dualiste, ou si vous préférez, par oppositon (le bien ne peut exister sans le mal, le haut sans le bas, la gauche sans la droite), que forcément on en vient à s'imaginer que tout ce qui commence doit finir. Mais si cela n'était le fruit d'une vision limitée, conditionnée par des frontières sensorielles et physiologiques qui nous empêchent de percevoir comment elles opèrent et de comprendre les limites qu'elles impliquent. En d'autres mots, nous croyons percevoir le monde, inconsciemment ou non, d'une manière absolue puisque c'est la seule façon qu'on a de le connaître.
C'est pourquoi un grand nombre de traditions orientales parlent de l'illusion dans laquelle on vit, illusion dont un des fondements prend ses assises sur notre mode de perception par opposition, mode que l'on appelle dualisme dans ces mêmes traditions orientales (ne pas confondre avec le dualisme de Descartes). Mais on y fait également référence en Occident à travers le mythe du Fruit de la Connaissance du Bien et du Mal. Toute la doctrine du péché originel prendrait là sa source. Mais si en Occident ce mode de perception n'est pas méthodiquement remis en question, du moins pas autant qu'en Orient, un philosophe du siècle dernier, Stéphane Lupasco, commence à gagner en popularité en raison des idées qu'il a développées, idées qui semblent s'accorder avec ce que prétend entre autre le bouddhisme. Chez Lupasco, un axiome fondamental de la pensée occidentale, à savoir qu' "A ne peut égaler non-A" (Aristote) est fortement remis en question. Honnêtement, je comprends pas tout ce qu'Il dit, M. Lupsco était assez versé en science ( un manquement chez de nombreux philosophes a-t-il déploré ), mais disons que de ce que je peux en déduire, ma chanson Le gars des Vues cadre bien avec ce qu'il a à dire... Pour les curieux cliquez sur Stéphane Lupasco La Musique vs l'Industrie (#1)
Ok. Cela fait plusieurs années que je vis de LA musique. Mais je ne peux pas dire que j'ai déjà vécu de MA musique, si ce n'est cet intervalle de 2 ans, 1999-2001, durant lequel la compagnie à laquelle j'étais lié, Musi-Art, m'avançait des sommes via divers programmes (Musication, Sodec), ce qui me permettait de toucher des avances et des cachets, entre autres lorsque je jouais en première partie d'Isabelle Boulay ou de Marc Déry. En ajoutant les royautés sur les 2-3 titres qui tournaient pas mal à la radio, ça me permettait de payer le loyer et de me faire accroire que j'étais rendu au firmament, que j'étais désormais un artiste. Ce fut plaisant dans la mesure où j'ai pu réaliser ce qui était à l'époque mon fantasme ultime: Ne rien faire. Mais bon, honnêtement, ce n'est pa ssi intéressant que ça et ça devient franchement lassant... Tout ça pour vous dire que de ma perspective, il est facile de trouver que l'on vit maintenant dans une époque formidable lorsqu'on est créateur de musique.
Prenez par exemple mon 2e album, Variations sur le Vide, que j'ai fini par sortir sur mon propre label, n'ayant pas d'autre choix puisqu'aucune compagnie ne s'y intéressait. Eh bien, avec 10 fois moins de moyen qu'à l'époque du 1er, j'en ai en vendu presque 3x plus! Et ce, avec zéro support des radios commerciales. Mais on parle ici de 2005, une "époque" où les choses se faisaient encore à l'ancienne... Et là, 6 ans + tard, je me re-pointe avec mon 3e album, Le jour où j'ai changé le monde, enregistré avec un logiciel de base qui vient avec n'importe quel Mac. Album que je vends déjà en prévente à travers mon propre site, le tout sans rien demander à personne (à part de l'acheter : )... Je veux bien que l'Industrie du disque se porte mal, mais disons que pour ce qui est de faire de la musique, l'enregistrer et la mettre en vente, ça n'a jamais été aussi facile! Il y a peut-être là une relation de cause à effet... Bien sûr, si on est attaché ou relié pour une raison ou une autre à l'ancienne manière de faire, les temps sont éminemment durs. Mais d'une perspective strictement créatrice, et même marchande, les moyens qui sont maintenant mis à notre disposition ont de quoi faire rêver. Imaginez: Avant les années 2000, on pouvait seulement enregistrer un album, le vendre et le diffuser si on réussissait à dénicher un contrat de disque. Aujourd'hui, tout cela peut se faire de la maison... Il y aurait beaucoup à écrire sur ce qui est énoncé plus haut mais là n'est pas le but de ce billet. Je voulais brosser un portrait d'ensemble de la situation, tel que perçu lorsqu'on est simplement créateur de musique. Car c'est cela qui m'intéresse avant tout. Créer. Je crois que l'acte de créer est d'une importance capitale pour l'être humain. On pourrait dire que l'être humain a été créé pour créer! J'en vois qui tiquent à lire cela mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu'il est en général beaucoup + plaisant de créer que de s'adonner à une activité répétitive qui ne demande aucun effort d'imagination... L'acte de créer ne relève évidemment pas exclusivement du domaine musical. Un homme d'affaire, un hockeyeur, un enseignant, tous avons le pouvoir d'exprimer notre créativité à travers notre métier. Mais la musique a ceci de particulier qu'elle est un langage universel. Car la musique ensorcelle le cerveau. Rien ne stimule le cerveau comme la musique le fait. À force d'en entendre et en viellissant, on en vient à oublier l'effet enivrant que procure la musique. Lisez This is your brain on music , un ouvrage acclamé du neuro-scientiste Daniel J. Levitin, pour en apprendre + à ce sujet. Bien sûr, on a pas besoin de se référer à un ouvrage scientifique pour savoir à quel point la musique est une "matière" unique, spéciale, sacrée..? Je n'oublierai jamais la première fois où dans un shack, Michel Bastien avec sa 12 cordes, livra la performance la + électrisante à laquelle il m'a été donné d'assister (ex-aqueo avec Paul sur les Plaines...). Je devais avoir 12 ans, et c'était la première vraie fois où j'entendais un musicien jouer live à 3 pieds de moi. Et où tout le monde, moi compris, chantait à pleins poumons. Dès cet instant, je sus que la musique serait ma locomotive. La musique a ceci de particulier: elle est un phénomène purement physique, mais qui transporte en même temps une grande charge émotive. C'est pourquoi elle est magique. Oui, oui, magique. Et c'est pourquoi je crois que ce n'est pas un hasard si la technologie a particulièrement ciblé la musique et a travaillé à ce qu'elle devienne de + en + accessible, autant au niveau de l'écouteur que du créateur. À suivre (c'est là que ça devient vraiment intéressant...) Some of the Dharma (c'est la faute à Kerouac)...
J'ai eu ce que j'appellerais ma période bouddhiste. D'où le titre de mon disque précédent, Variations sur le Vide. Le titre comme tel a été emprunté à la pièce de théâtre d'un de mes amis, Stéphane E. Roy, mais la pièce en question (qui est en démarche pour se faire adapté au grand écran - on touche du bois) traite plus du vide existentiel que du vide tel qu'il est perçu et expliqué dans le bouddhisme.
Car le bouddhisme enseigne que tout est vide. Littérallement. Que la forme est le vide et que le vide est la forme. Vide dans la mesure où rien n'existe en soi, que rien n'est sa propre cause, que tout est passager, interdépendant. Et c'est parce qu'on est convaincu de la solidité des phénomènes, qu'on croit fermement qu'ils existent en soi (à commencer par nous-même), que l'on se méprend sur la réelle nature du monde. Et une grande souffrance vient avec cette méprise. C'est pourquoi comprendre ce que le Bouddha a appelé "la vacuité des phénomènes" est d'une grande importance pour quiconque veut atteindre la "libération". Mais qu'est-ce que vient faire Kerouac dans tout ça me demandez-vous...? C'est que Jack, avant de devenir riche (?) et célèbre, s'est plongé avec ce qu'il semble être un grand sérieux dans l'étude et la pratique du bouddhisme. On the road, le roman qui allait le propulser parmi les géants de la litérature américaine, restât 4 années sur les tablettes avant qu'une maison d'édition ne le publie. 4 longues années durant lesquelles Kerouac, convaincu de son génie, essayât de se libérer de cette soif de reconnaissance qui le torturait. Ce n'est que plusieurs décennies après sa mort que les carnets qu'il a écrit sur sa pratique bouddhiste ont été publiés, sous un même recueil appelé Some of the Dharma (et L'écrit de l'éternité d'or). Ce livre me rendit très proche de Jack. Les interprétations qu'il faisait des sutras (versets bouddhistes), le récit de ses méditations, de ses progrès, de ses visions, de ses remords, les poèmes -parfois en canadien français!- très bouddhistes que lui inspirait sa pratique, tout cela me donnait le sentiment que Jack m'accompagnait de ma démarche. Je me sentais moins seul. Et c'est là l'une des raisons pourquoi j'ai eu envie comme Jack de communiquer, à travers la chanson, le fruit de démarches et d'expériences qui suivirent la sortie de Variations sur le Vide. Ça donne 6 ans + tard Le jour où j'ai changé le monde. Voilà pour la genèse. On s'en reparle. À+ JF |









